Lorsqu’un dirigeant de PME évalue un projet d’extension de capacité, il dispose en général d’outils d’évaluation financiers éprouvés : valeur actuelle nette, taux de rendement interne, seuil de rentabilité. Ces outils supposent que les paramètres du projet sont estimables en termes de probabilités. La demande peut être modélisée, les coûts de production anticipés, le prix de marché approché avec une marge d’erreur raisonnable. Dans ma pratique de dirigeant d’une entreprise de services numériques, j’ai utilisé ces outils à de nombreuses reprises, et ils m’ont été utiles, pour la partie du projet qu’ils sont conçus pour évaluer.
Le problème survient lorsque le projet comporte une composante dont la distribution de probabilité n’est pas connue : un changement de norme en cours d’instruction, un délai d’autorisation dont la durée est difficile à anticiper, un recours de tiers dont l’occurrence ne peut guère être estimée pour un dossier donné. Sur ces composantes, la VAN telle qu’elle est couramment pratiquée dit peu de chose. Le seuil de rentabilité ne les intègre pas. Et le dirigeant, face à ce silence des outils, peut faire ce que plusieurs dirigeants de mon entourage professionnel m’ont décrit : il reporte ou renonce, non par irrationnalité, mais parce que l’instrument disponible ne couvre pas le risque auquel il est effectivement exposé.
Cette note propose d’examiner pourquoi les outils financiers classiques peinent à capturer cette composante, et en quoi la distinction fondatrice établie par Frank Knight en 1921 entre risque et incertitude éclaire cette impasse.
Ce que les outils classiques supposent : un monde probabilisable
Les manuels de finance d’entreprise présentent la valeur actuelle nette comme l’outil de référence pour évaluer un projet d’investissement. Son principe est formellement simple : actualiser les flux de trésorerie futurs attendus au coût moyen pondéré du capital, et comparer le résultat à la dépense initiale. Si la VAN est positive, le projet crée de la valeur ; si elle est négative, il en détruit (Brealey, Myers & Allen, 2020 ; Vernimmen et al., 2021).
Le taux de rendement interne, le délai de récupération et le seuil de rentabilité reposent sur des postulats voisins : les paramètres du projet sont estimables, leurs variations peuvent être encadrées par des scénarios, et le décideur peut attribuer à chaque scénario une probabilité, fût-elle approximative. Le postulat implicite de ces outils est que l’univers décisionnel est probabilisable.
Ce postulat n’est pas absurde. Pour les composantes marchandes d’un projet (demande anticipée, prix, coûts de production), il est même souvent raisonnable. Les données sectorielles, les séries historiques, les enquêtes de conjoncture fournissent des bases d’estimation imparfaites mais exploitables. On ne connaît pas la demande future avec certitude, mais on peut raisonnablement la modéliser dans un intervalle et en tirer un calcul d’espérance.
Le problème apparaît lorsque le projet comporte des paramètres qui ne sont pas de cette nature, c’est-à-dire des paramètres dont non seulement la valeur est inconnue, mais dont la distribution de probabilité elle-même est inaccessible au décideur.
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Suite de la note
- La distinction fondatrice de Knight : risque mesurable et incertitude non mesurable
- L’environnement réglementaire français : un terrain d’incertitude en partie knightienne
- Ce que la VAN ne capture pas : l’angle mort des modèles d’évaluation
- Perspectives : de Knight aux options réelles
- Références